La quadrature du Tiers (Lieux)

La préparation de la conférence du 4 juin à L’Atelier, nous a donné l’occasion d’échanger avec de nombreux observateurs du phénomène, qu’ils soient chercheurs, utilisateurs ou simples spectateurs. C’est clair, les tiers-lieux alimentent bien des réflexions, et bien des fantasmes. Petit inventaire – à la Prévert ?

« Il ne faut pas confondre le contenant et le contenu ». Le sociologue Antoine Burret rappelle souvent ce qui parait une évidence à qui fréquente les tiers-lieux et leurs nombreux avatars, y compris dans les entreprises. A savoir que les représentations physiques (Numa, Cantine et autres Fablabs) qui s’imposent à notre esprit quand nous pensons aux tiers-lieux, ne sauraient traduire le phénomène dans son intégralité. Il y a beaucoup de versions et beaucoup de lieux différents derrière l’appellation. Et si une définition acceptable du tiers-lieux reste ce « lieu intermédiaire entre le bureau et le domicile », il faut bien constater que certains ont accompli un chemin considérable pour transformer, au sein même des locaux traditionnels de l’entreprise, le bureau d’origine en un endroit fait pour l’échange et le « travailler » autrement. Bref, nourri des expériences des tiers-lieux, un nouveau lieu, avec une nouvelle organisation du travail, nait au sein d’un lieu plus traditionnel.

« Une cure de jouvence pour  les habitués de ces tiers lieux ». Que viennent chercher les salariés, les auto-entrepreneurs, trentenaires ou plus, qui fréquentent les tiers-lieux ? Derrière toutes les justifications rationnelles –création d’entreprises, projets personnels en marge d’un travail de salarié, optimisation des temps de transports -, une autre motivation pointe. « Et si ces personnes déjà expérimentées, bien intégrées dans leurs entreprises respectives, cherchaient simplement à retrouver l’effervescence de leurs années d’étudiant, et le souvenir d’une jeunesse où tout était encore possible ? ». La réflexion de cette étudiante en master de psychologie mérite…. réflexion. Mais qu’on se rassure, selon elle, il n’y a pas de psychopathologie évidente aujourd’hui chez les habitués des tiers-lieux !

« Un repaire pour intellectuels aliénés ». L’expression est à nouveau d’Antoine Burret, qui tente ici de fournir une typologie des habitués du tiers-lieux. Lesquels se caractérisent, en majorité et selon lui, par une grande inadaptation au monde de l’entreprise. « Ils ont souvent fait de longues études, couronnées de succès. Puis se sont retrouvés sans emploi, à la fois par manque de postes disponibles correspondants à leurs profils pointus, mais aussi parce qu’ils sont, déjà, réfractaires à la plupart des codes de la relation entre l’entreprise et son salarié, notamment dans leur rapport à l’autorité et à la hiérarchie ». Les tiers-lieux leur donneraient une seconde chance, en leur permettant de travailler sans être isolés, mais sans être non plus salariés.

« Ne dites plus salariés, mais travailleurs ». Dans un monde où la précarité – et sa connotation négative – se développent et font peur à beaucoup, il est frappant de constater que nombre d’habitués des tiers-lieux se trouvent dans des situations très instables. Mais ils ne semblent pas en souffrir car, si effectivement ils n’ont pas – ou rarement – la sécurité d’un statut, ils ont en revanche la sérénité de l’actif, de celui qui fait, qui travaille. D’ailleurs, le terme de travailleur revient de plus en plus souvent pour les qualifier… et pour s’interroger, côté entreprises, sur les raisons et les modalités d’une nouvelle coopération avec ces personnes, utiles à l’entreprise, mais qui ne souhaitent pas forcément en faire partie.