«Le travail en mobilité concernera tous les salariés demain »

Responsable d’une équipe de prospectivistes au sein d’Orange Labs, Maya Sérigne suit notamment à la loupe l’expérimentation lancée par le Groupe il y a un an, dans un tiers lieu parisien du quartier Bonne Nouvelle. Pas de doute pour elle : l’organisation du travail et notamment le management sont bouleversés par le « digital working »  et la mobilité. Et toutes les catégories de travailleurs seront concernées.

Maya Sérigne, qui intervenait en conclusion de la matinée organisée le 4 juin par L’Atelier sur le thème des tiers lieux, anime une équipe d’une dizaine de chercheurs  – sociologues, analystes marketing, spécialistes des sciences humaines et sociales. Au sein de la direction de la stratégie d’Orange, ils cherchent à développer une vision de l’entreprise à un horizon de trois à cinq ans, « pour la rendre beaucoup plus digitale de l’intérieur ».

Ces chercheurs disposent d’un formidable outil de travail avec la création, depuis un an, d’un espace de 300 m2 à Bonne Nouvelle (Paris 9ème), que la chercheuse intègre dans son programme de recherche transverse, parce qu’il favorise l’étude des nouveaux usages, et des nouvelles postures au travail. « Cet espace rassemble les conditions du changement en jouant sur les cinq variables clés des organisations.  Le temps, l’espace, le collectif, le management et l’ouverture vers l’extérieur ».

Un laboratoire des organisations à l’heure du digital working

Des collaborateurs du groupe, sur une base strictement du volontariat, se sont co-localisés de façon durable sur le site. « Cela nous permet de comprendre, en mode test and learn, comment ce lieu peut transformer durablement la collaboration et le management, au sein de l’entreprise ».

Le facteur temps, justement : il y a de la flexibilité et chacun peut se rendre sur le site quand il veut. « Cela signifie un nouveau rapport aux horaires, mais aussi l’irruption de la vie et d’une organisation personnelle ». L’entreprise et le salarié doivent accepter une porosité, et l’entrelacement des sphères pro et perso.

Le lieu est également très ouvert à l’externe (starts up, freelances). Les chercheurs ont vu émerger des utilisations à fréquences faibles (un jour par semaine). D’autres en ont fait leur nouveau « toit » et y sont presque en permanence.

Le rôle clé de l’animateur

« Toute l’étude n’est pas terminée mais il y a déjà des enseignements révélateurs de ce que devrait être le rôle du management dans l’entreprise, notamment par rapport à celui du chef de projet. Nous voyions aussi apparaître de nouveaux rôles, comme celui d’animateur – « feelgood » manager, NDLR. C’est une personne qui  va favoriser le lien, parce que nous savons bien qu’il ne suffit pas de mettre des personnes ensemble pour décréter la collaboration. L’animateur a un rôle central pour, en partant des compétences et des aspirations de chacun, créer cette sociabilité recherchée ».

L’expérience de Bonne Nouvelle a donc beaucoup à dire sur les dynamiques de collaboration et d’apprentissage. Mais la chercheuse va plus loin. Elle affirme que cette révolution dans la façon de travailler va concerner tous les salariés, et pas seulement les cols blancs. « Il y a un postulat qui ne tient plus, celui qui décrétait que pouvoir travailler dans un autre lieu que son bureau habituel restait réservé à des personnes plutôt nomades, mobiles par essence, donc les traditionnelles forces de ventes, les métiers du conseil, les dirigeants ».

Tous les salariés sont concernés

Mais Maya Sérigne estime que dès maintenant, d’autres salariés avec des  métiers à priori sédentaires comme les RH, les spécialistes de la communication, les designers,  ont des besoins de partage et de circulation de l’information, et de collaboration.  « Cela montre bien l’objectif de la transformation en cours : il s’agit moins de l’objet tiers lieu en lui-même, que de création de nouvelles dynamiques, permettant  à tous les employés de se sentir plus à l’aise dans leur poste et de développer leur efficacité ».

Chacun est aujourd’hui en possession de plusieurs devices, chacun cherche à optimiser son temps dans sa vie de tous les jours, et il y a sans cesse de nouveaux usages qui apparaissent autour d’un travail mobile, informel et dispersé. « Ce n’est pas seulement du télétravail, c’est ici dans cet amphi, ou dans un hall de gare et partout finalement. L’entreprise se doit de capter ce mouvement et d’en faire un ingrédient majeur de sa transformation. Il en va de sa compétitivité ».

La compétitivité de l’entreprise doit se nourrir du laboratoire « tiers lieu »

En conclusion, Maya Sérigne souligne qu’il faudra aussi passer du temps à l’acculturation des générations qui ne sont pas « digital natives ». Mais au final, elle affirme : « aller au travail, en 2020, cela signifiera surtout être capable, quelle que soit ma fonction dans l’entreprise, de me mettre en réseau avec d’autres acteurs, internes ou externes à l’organisation, grâce aux outils numériques. Tout ne se passera pas dans les tiers lieux, qui ne sont qu’un prétexte, ou un catalyseur de plus, pour faciliter demain la circulation de l’information et la collaboration ».