Moins de dix ans pour changer le bureau et l’organisation du travail !

En ouverture de la conférence sur les tiers lieux organisée par L’Atelier le 4 juin, Nicole Turbé-Suetens, consultante et experte internationale reconnue du télétravail dans les organisations, a replacé l’émergence des tiers lieux dans une perspective générale de réorganisation profonde de nos modes de travail.

« Aujourd’hui, et alors que nous rencontrons tous des difficultés pour nous rendre sur nos lieux traditionnels de travail, l’évolution des technologies fait que plus rien ne justifie que nous aillions obligatoirement au bureau. Parce que nous pouvons faire la même chose, ailleurs, la plupart du temps ». Nicole Turbé-Suetens donne le ton, résolument. Et pour elle, l’émergence du télétravail, qui concerne 17% de français au moins un jour par semaine aujourd’hui, doit surtout être l’occasion d’une  réflexion organisationnelle autour de la collaboration, puis de l’aménagement des bureaux si tout le monde n’y vient plus tous les jours.

Dix sept pour cent des français s’adonnent au télétravail

« Cela donne naissance à des initiatives comme les bureaux agiles (flex) ou favorise l’intérêt pour les tiers lieux. Une chose est certaine : il faut envisager de travailler autrement. L’époque du cubicle est révolue ».

Car il n’y pas que le temps perdu pour s’y rendre qui « plombe » le bureau traditionnel. Il y a aussi ses nuisances inhérentes. Ces dernières années, les surfaces ont été réduites, les opens spaces se sont développés. Résultat, le travailleur subit de nombreuses distractions quotidiennes, qui l’empêchent de se concentrer, entraîne des baisses de productivité. A contrario, une personne en télétravail se montre notoirement plus efficace, parce qu’elle choisit le lieu et en partie le moment de son activité.

Ce n’est donc pas un hasard si 91% des entreprises envisagent de s’ouvrir au travail mobile, avec à la clé, le développement de systèmes d’information permettant des accès sécurisés aux applications, et une dématérialisation profonde des processus. Mais, prévient l’experte, « il faut pour que le projet réussisse, que le management s’en empare au plus haut niveau. Sinon, il piétine ».

L’exemple d’une SSII

Nicole Turbé-Suetens cite ensuite le cas d’une entreprise de services informatiques, affirmant au passage que ce secteur de l’économie, condamné en permanence à évoluer rapidement, fournit de bonnes pistes pour les autres, à un horizon qui va de trois à sept ans, « ce qui est le temps pour accomplir des changements profonds d’organisation ».

Les cinquante salariés d’Agesys se sont donc vus proposer de travailler où ils le voulaient et quand ils le voulaient, avec une contrainte : se retrouver un jour par semaine dans ce qu’ils ont appelé la ruche, c’est-à-dire les locaux de l’entreprise. Ils peuvent venir plus souvent, mais c’est leur choix qui prime. Au bout de 18 mois, les résultats sont prometteurs : les collaborateurs se disent plus épanouis, ce qui signifie plus de productivité, d’engagement, et moins d’absentéisme. Par ailleurs, 140 000 km de déplacements ont été économisés, ainsi que 1 800 heures passées dans les transports, et accessoirement 20 tonnes de CO2. Et Nicole Turbé-Suetens d’ajouter ironiquement : « cela fait des choses bien plus intéressantes à lire que dans les bilans RSE traditionnels » !

Un bon sujet de dialogue social 

Plus sérieusement, elle ajoute : « nous voyons bien que le télétravail est un instrument légal, qui permet d’introduire un changement dans l’organisation, de manière douce par la négociation avec des partenaires sociaux qui apprécient d’être associés à la réflexion sur cette transformation. C’est rarement un sujet de conflit. Au contraire, on définit en commun des buts, des mesures, des bilans ».

Les grands projets de digitalisation dans les entreprises, ont souvent démarré par la mise en place du télétravail, qui parait simple en soi mais oblige à regarder de très près les processus de travail et leur niveau de dématérialisation, les équipements et les usages personnels. « Les plus avancées en sont à multiplier aujourd’hui les lieux de travail proposés à leurs salariés. Ce n’est pas émergent, c’est concret. On a beaucoup parlé du manque d’intérêt des entreprises pour les tiers lieux, mais c’était parce qu’il y avait pénurie d’offres. Elle commence à se résorber, notamment pour ce qui concerne le respect des exigences du droit du travail ».

Le bureau, une destination de rêve ?

Dans ce contexte changeant, le bureau va survivre, mais il va devenir une destination, où nous irons chercher des facilités à vivre les interactions. « Ce sera une sorte de hub, un endroit où se croiser, où créer des écosystèmes adaptés aux besoins du collaborateur et du projet, où se retrouver avec les collègues tout en pouvant s’isoler de temps en temps. Tout cela suppose des aménagements qui n’ont plus rien à voir avec les bureaux traditionnels. Mais aussi des protocoles d’utilisation, et un accompagnement au changement car nous traînons derrière nous des années d’habitudes, de traditions, et d’horaires fixes ». Et l’experte de conclure, optimiste : « il va falloir s’approprier cette nouvelle liberté, dont beaucoup ont peur car ils se demandent ce qu’elle cache. Cela ne fonctionnera que si existe une relation de confiance avec la hiérarchie et les collègues. Ce qui est certain, c’est que nous n’avons même pas dix ans pour réussir cette transformation ! »